Plusieurs jours après la fermeture de la dernière voie de communication entre le Niger et le Bénin, la libre circulation des personnes et des biens est mise à rude épreuve, plusieurs pays impactés.
« Depuis trois jours, je ne me suis pas lavée. Regardez tout ce monde ! Des enfants, des adultes », se lamente une dame de nationalité sénégalaise, les yeux bouffis et les traits tirés.
En provenance de Ouagadougou, elle se rendait au Sénégal via le Bénin puis le Niger, quand son voyage s’est brusquement achevé à Malanville.
Elle est obligée de rebrousser chemin, craignant de passer la fête de la tabaski loin de sa famille.
Sur le même site, des femmes étendues sur des couchettes improvisées près des piles de bagages entassés au sol, cherchent vainement le sommeil après deux nuits blanches.
Certains passagers discutent en de petits comités sur leur mésaventure.
Kossi est un Togolais coincé à Malanville. Il est en train de rater une opportunité d’affaires à cause de cette guéguerre. « J’ai des partenaires d’affaires qui m’attendent à Niamey. Ils y sont pour la première fois et je devrais être leur guide. Impossible d’embarquer à bord d’une barque, bien que je n’ai pratiquement pas de bagages. Cette situation porte préjudice à la sous-région », tempête-t-il.
Plus de voie fluviale
La rive du fleuve Niger qui grouille de monde d’habitude est déserte 72 heures après l’interdiction du trafic fluvial. Les pirogues sont abandonnées sur un côté de la berge. L’espace ressemble à une ville fantôme. Le fleuve était, jusqu’au mercredi 22 mai, la seule voie pour rallier le Niger ou y expédier des marchandises ; puisque Niamey maintient sa frontière fermée depuis l’ouverture du côté béninois avec la levée des sanctions de la CEDEAO fin février 2024.
Le porte-parole du gouvernement Wilfred Léandre HOUNGBEDJI a estimé que l’interdiction du trafic fluvial est « une question de logique », parce que le fleuve est un prolongement de la frontière entre les deux pays. C’est aussi pour éviter des naufrages, a-t-il laissé entendre face à la presse le 24 mai.
Sur le terrain, à moins de 2 kilomètres de la berge, des voyageurs surpris par cette interdiction sont bloqués au niveau des points de débarquement des bus transports en commun dans la commune de Malanville, à la frontière bénino-nigérienne. Ils viennent de divers horizons et sont de différentes nationalités : nigérienne, burkinabè, ivoirienne, togolaise, malienne ou encore béninoise.
La décision a été brutale ; elle aurait dû être annoncée avant la mise en application, déplore un des convoyeurs qui se retrouve au chômage, du jour au lendemain. « Parmi nous, il y en a qui vont à la Mecque le 25 mai », lance un homme inquiet pour son proche, sur le point de louper peut-être son prochain voyage.
Vêtu d’un débardeur crasseux, probablement sous l’effet des 72 heures sans bain, Denis Mohamad, un Burkinabè, se fait le porte-parole des autres passagers en demandant « aux autorités compétentes de nous permettre de retourner auprès de nos familles ».
À moins de deux kilomètres de ce point de débarquement, le marché de Malanville, le plus grand centre commercial de la localité, est durement frappé par la fermeture des frontières.
Des étalages pas vraiment achalandés et quelques clients, même ce jeudi où le marché est censé être très animé. Les revendeurs et revendeurs assurent juste le service minimum en terme d’approvisionnement, le flux de clients ayant considérablement chuté. Les produits en provenance du Niger connaissent une hausse vertigineuse de prix. Le sac d’oignon passe de 12 000 francs CFA à 30 000 francs CFA. De 350 francs CFA, le kilo de haricot a grimpé à 850 francs. Le prix de la tomate a été quintuplé.
Malanville au ralenti
Le business dans ce marché chancelle depuis les sanctions de la CEDEAO. Mais, le maintien de la frontière nigérienne fermée l’a presque tué, confie Monsieur Akim, l’un des responsables du marché.
» Le marché est mort. Des boutiques sont fermées. Avant cette crise, je faisais une recette journalière de 600 000 à plusieurs millions de francs CFA. Mais maintenant, parfois, c’est zéro franc », se plaint un vendeur de tissu. Pour nourrir sa famille, il s’appuie sur d’autres activités.
Martial Fandohan, vendeur de riz et de boissons non alcoolisées installé dans le marché de Malanville depuis 9 ans, n’a jamais connu pareille mévente. Son chiffre d’affaires s’est effondré à plus de 70 %.
Malanville, c’est aussi plus d’un millier de camions, chargés de marchandises bloqués sur 27 kilomètres le long du corridor, pendant des mois à cause des sanctions de la CEDEAO. Des vivres, des boissons et d’autres produits ont pourri.
Les assistants des conducteurs de camions sont restés abandonnés sur les parcs avec les camions et les marchandises. Livrés aux moustiques, dans l’incapacité de se nourrir et de satisfaire leurs besoins fondamentaux, ces jeunes ont marché pour réclamer de meilleures conditions et l’ouverture des frontières.
Malgré l’ouverture de la frontière côté Bénin, ces gros-porteurs n’ont toujours pas la possibilité de continuer leur chemin vers le Niger. Certains ont dû dévier vers la localité de Madécali pour le Nigéria afin d’atteindre le Niger. Il en reste encore quelques-uns à Malanville avec des produits non périssables dans les conteneurs, attendant les instructions des propriétaires des marchandises et du patron du camion.
L’activité des transporteurs est en berne, selon le président du syndicat de transporteurs et importateurs nouveaux associés du Bénin (Syntra-Inab) Rabiou Garba.
Même les camions d’immatriculation béninoise qui se sont retrouvés du côté du port de Lomé pour faire acheminer les marchandises vers le Niger sont exclus des opérations d’enlèvement du fret nigérien sur ordre de Niamey depuis le 11 mai 2024.
« Nous avons beaucoup de nos collègues qui sont coincés là-bas à cause de cette situation », déplore un camionneur.
« Cette interdiction pénalise les transporteurs béninois et entraîne un surcoût pour les opérateurs économiques nigériens », commente Rabiou Garba, le président du (Syntra-Inab).
Comme des millions de Béninois et de Nigériens, il appelle de tous ses vœux un retour à la normale.
Les autorités militaires qui ont pris le pouvoir en juillet dernier au Niger refusent d’ouvrir la frontière côté Niger, redoutant une déstabilisation de leur pays par une force étrangère via une base militaire au Bénin.
Les dirigeants béninois balaient cet argument d’un revers de main. Le porte-parole du gouvernement béninois Wilfred Léandre HOUNGBEDJI invite les autorités nigériennes à venir visiter le Bénin pour s’assurer qu’il n’abrite pas de bases militaires étrangères.