La Suisse à L’avant-poste Des Arts Africains

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L’histoire commence avec un symbole fort. Pour sa première itinérance en Europe, l’exposition When We See Us. Un siècle de peinture figurative panafricaine vient de s’installer en Suisse. Et dans un musée non des moindres : le musée d’art de Bâle (KunstMuseum Basel). Pour l’occasion, l’institution pluriséculaire – le plus ancien musée d’art suisse – a ouvert les portes de sa gigantesque annexe dédiée à l’art contemporain, « Gegenwart », à plus de 150 artistes issus du continent africain.

« When We See Us, c’est la perpétuation, l’essence et la mise en avant du phénomène de la Black Joy », présente Koyo Kouoh, la cheffe d’orchestre de la rétrospective, de sa voix grave et assurée. Le ton est donné, la position pleinement assumée : une expo militante, qui cherche à célébrer la richesse des cultures noires peintes dans leur quotidien. La même directrice du Zeitz MOCAA au Cap de poursuivre : « When We See Us contribue au discours critique sur la représentation et démontre que la subjectivité noire se manifeste partout dans le monde dans le jeu, l’oisiveté, le loisir, l’indulgence, l’opulence, la spiritualité, le triomphe et bien d’autres activités humaines. »

Scénographiée en six thématiques réparties sur un rez-de-chaussée et deux étages, l’expo propose une traversée de la peinture figurative africaine et diasporique de 1920 à nos jours.

Une exposition panafricaine en Suisse

Pourquoi au juste le KunstMuseum Basel pour abriter un tel événement ? Les raisons sont multiples. Personnelles d’abord, puisque la co-commissaire, l’influente polyglotte Koyo Kouoh, a étudié non loin en Suisse alémanique, à Zurich – avant de poursuivre une trajectoire dédiée à la valorisation des arts issus du continent africain et de sa diaspora.

Mais pas que. De fait, à l’échelle nationale, la Suisse s’est positionnée en faveur des arts africains, anciens et contemporains. Preuve en est, au-delà des collections d’institutions culturelles (musée Rietberg à Zurich, musée Barbier-Mueller ou encore Fondation Gandur pour l’Art à Genève), l’ouverture post-Covid de plusieurs galeries spécialisées à Genève et Lausanne. Un effort favorisé sans doute par l’absence d’un passé colonial – encore trop problématique, voire irrésolu, par les voisins européens. Mais aussi par la présence de collectionneurs et fortunes africaines dans l’espace helvète, ainsi qu’une longue tradition philanthropique et humanitaire.Et Bâle, alors ? La ville germanophone accueille, elle, l’incontournable Art Basel – cette foire d’art contemporain qui réunit chaque année à la mi-juin le gratin des galeries internationales. Depuis plusieurs années, elle contribue à la montée en puissance des artistes africains. Enfin, des liens anciens avec son musée d’Art, When We See Us succédant à une série d’expositions monographiques consacrées à des artistes afro-américains (Theaster Gates, Sam Gilliam, Kara Walker…).

Lors du lancement, la participation de l’institution hôte se fait pourtant discrète. KunstMuseum Basel offre avant tout son écrin. C’est qu’il fallait un espace suffisant pour abriter un siècle de peinture panafricaine retracé en plus de 200 œuvres. Le Zeitz MOCAA au Cap, où a été pensée l’exposition en premier lieu, « ce sont plus de 5000 m² ! » À son tour, le musée d’art de Bâle a mis à profit son annexe pour valoriser les six thématiques composant le parcours : « Triomphe et émancipation », « Sensualité », « Spiritualité », « Le quotidien », « Joie et allégresse », « Repos ».

Dans l’espace lumineux se suivent toiles de maîtres établis et tableaux d’artistes émergents. Les géographies également rebattues, c’est l’occasion de (re)découvertes : ce portrait d’un couple diabolique du provocateur peintre britannique Chris Ofili ; les corps élancés tout en nuances du Guadeloupéen Elladj Lincy Deloumeaux ; deux femmes allongées dans un décor aux couleurs fauves de Zandile Tshabalala, peintre originaire de Soweto ; un portrait étonnamment classique d’un bourgeois soudanais de l’artiste et ex-diplomate Ibrahim el-Salahi, ou encore un homme chassé par un fauve par un éminent représentant de la Harlem Renaissance, Aaron Douglas.

Concernant le parcours, Kouoh précise : « On a un peu réorienté la circulation de l’exposition. Au Cap, elle démarre avec le thème du quotidien, qui est maintenant au 2e étage. Mais on a travaillé à partir d’une même scénographie : jeux sur terre et forêt avec les couleurs des supports ; des paravents pour créer des moments d’intimité. » Ces adaptations à la marge permettent de conserver l’approche politique au cœur de l’exposition conçue en Afrique du Sud – un an et demi avant les élections présidentielles tout juste conclues.

Une expo, une vision, un plaidoyer

Sans détour, la commissaire situe son expo : « Tout est sous-tendu par la politique et l’idée du panafricanisme. » Ainsi le cartel de la première section « Triomphe et émancipation » aux premières lignes ici reproduites : « Joie, soulagement, fierté : nous sommes ici la force incarnée. Notre triomphe nous a rendus invincibles et victorieux. Nous sommes les leaders révolutionnaires que décrit Chéri Chérin, et nous sommes aussi confiants que tous les personnages de cette partie de l’exposition se tiennent droit rien qu’en s’asseyant. » Affaire de posture. Et de ce point de vue. Car il s’agit bien de se raconter soi-même, positivement. C’est d’ailleurs ce que dit le titre de l’exposition – un détournement du titre de la minisérie When They See Us (2019) de la réalisatrice africaine-américaine Ava DuVernay.

Aussi, dès le premier étage, fruit de recherches d’archives, un mur expose une frise chronologique des étapes marquantes du mouvement panafricaniste et de ses émanations artistiques. Manière à la fois de partager des connaissances à propos d’une idéologie politique et de s’y insérer. Ladite frise est fournie. Cela, à l’image de l’ensemble de la rétrospective, marqué par l’éclectisme et la juxtaposition d’œuvres sur des formats et des techniques différents (peintures à l’huile, à l’eau, laques, collages…) – parfois directement influencées par la tradition picturale occidentale. Y sont brossés des individus autant que des communautés, des intérieurs et des extérieurs, avec toutes les nuances possibles de réalisme et d’abstraction.

Pour mettre en scène cette célébration d’Africains par eux-mêmes, des œuvres d’artistes déjà connus : Chéri Samba, par exemple, avec sa récente rétrospective au musée Maillol à Paris, ou Kehinde Wiley, exposé l’an dernier au musée du Quai Branly. Ce, à côté d’autres encore discrets dans le champ francophone – à l’instar de Michael Armitage, Sungi Mlengeya ou Olusegun Adejumo.

« L’idée, c’était surtout de rassembler des œuvres. Bien sûr, au Cap ou ici, il y a toujours un groupe d’artistes qui accompagnent l’expo », ajoute Kouoh. C’est le cas du peintre afro-américain Kambui Olujimi, originaire de New York, absent lors de l’inauguration au Cap, mais présent à Bâle. « C’est ma communauté globale. Je suis heureux de la voir apparaître au grand jour. »

Des circulations globales

Les deux commissaires soulignent « une expo historique ». La transposition dans un contexte européen d’une vaste rétrospective pensée sur le continent suscite bien entendu la curiosité – qui plus est depuis un pays, l’Afrique du Sud, et une ville, Le Cap, déchirés par leur passé ségrégationniste.

Les œuvres proviennent des collections de plus de 70 prêteurs (galeries, institutions, privés), recréant des circulations fécondes entre l’Afrique, l’Amérique du Nord et l’Europe principalement. Cette ampleur géographique est rendue possible par l’influence internationale des commissaires, par la notoriété de la structure d’accueil et par les moyens déployés – en témoigne la campagne publicitaire dès la sortie de la gare de Bâle.

Alors que la pluie se remet à tomber, l’heure du déjeuner avance. La commissaire de conclure avec une lueur de défiance : « Il faut décentrer les questions de violence, qui sont toujours attribuées à l’espace africain et afro-diasporique. Comme si on avait que ça comme pratique ! »

SourceLe Point
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