Où se trouve le président Paul Biya et pourquoi sa santé est-elle plus que jamais un sujet tabou ? Après avoir vigoureusement démenti des rumeurs alarmantes sur l’état du chef de l’État camerounais, les autorités du pays ont « formellement interdit » aux médias d’évoquer sa santé. « Le chef de l’État est la première institution de la République et les débats sur son état relèvent du domaine de la sécurité nationale », stipule une note datée du 9 octobre signée par Paul Atanga Nji, le ministre de l’administration territoriale et adressée aux gouverneurs régionaux. « Tout débat dans les médias sur l’état du président de la République est par conséquent formellement interdit » et « les contrevenants devront faire face à la rigueur de la loi », poursuit le document, tamponné d’une mention rouge « très urgent ». Preuve s’il en fallait une que la situation est prise très au sérieux, puisque le courrier ordonne à chaque gouverneur de créer « des cellules de veille chargées de suivre et d’enregistrer toutes les émissions et débats dans les médias privés et d’identifier les auteurs de commentaires tendancieux, y compris ceux qui agissent à travers les réseaux sociaux ».
A la tête de l’Etat depuis 1982, le président camerounais a disparu des écrans radars depuis le mois de septembre. Une absence révélatrice pour les analystes alors que le Cameroun, pays de près de 27 millions d’habitants à la charnière entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, est confronté à d’immenses défis sécuritaires, économiques et sociaux. Une guerre sécessionniste dans les régions anglophones de l’Ouest fait rage depuis 2017, elle a fait au moins 6 000 morts et causé le déplacement de 700 000 personnes selon l’International Crisis Group. Le nord du pays vit sous les assauts réguliers de Boko haram, qui a intensifié ses attaques ces dernières années pour frapper l’ensemble du territoire.
« Président itinérant »
Cette fois-ci, le président a disparu depuis plus d’un mois, et la question de la vacance du pouvoir commence sérieusement à se poser. Présent au sommet du forum de la coopération Chine-Afrique (FOCAC), Biya avait placé son agenda de l’été et de la rentrée sous le signe de la diplomatie, avec une participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en juillet. Le 15 août, il a également assisté à une cérémonie marquant le 80e anniversaire du débarquement des Alliés en Provence, dans le sud de la France, pendant la Seconde Guerre mondiale. Alors que sa présence était attendue, le chef de l’État camerounais n’a pas participé à la dernière Assemblée générale de l’ONU à New York, ni au dernier sommet de la Francophonie, à Paris.
Ce n’est pas la première fois que cet ancien séminariste, disparaît subitement. Alors que sa santé est depuis longtemps mise en doute, il disparaît souvent pendant des semaines avant de réapparaître. Généralement pas plus de 45 jours, pour éviter une vacance du pouvoir, même si cette disposition ne figure pas dans les textes officiels dont la Constitution.
Au Cameroun de Paul Biya, l’inertie a été érigée en art de gouverner. Ses détracteurs l’accusent de régner depuis une tour d’ivoire, son village natal de Mvoméka’a, dans le sud du pays, où il passe l’essentiel de son temps quand il n’est pas à l’étranger en Suisse notamment, alors que le Cameroun affronte d’importants défis sécuritaires, économiques et sociaux. Taiseux, pour ne pas dire secret, le dirigeant n’apparaît plus que pour de rares discours télévisés, enregistrés et péniblement énoncés. Ou sur des photos et vidéos de fêtes de famille, au côté de Chantal, sa très influente seconde épouse. D’où le surnom dont l’affublent les Camerounais : « président itinérant ». Données à l’appui, en 2018, Biya aurait passé, sans compter ses voyages officiels, l’équivalent de quatre ans et demi en « brèves visites privées » en Europe, selon une enquête de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP).
En réalité, depuis les années 2010, ces longues absences sont de moins en moins tolérées. Grâce aux nouvelles technologies de géolocalisation comme GVA Dictator Alert et aux réseaux sociaux, les Camerounais peuvent suivre à la trace les déplacements de leur dirigeant. Ainsi, en octobre 2016, des organisations de la diaspora camerounaise faisaient irruption à l’hôtel Intercontinental où il a l’habitude de séjourner, et le sommaient de retourner au Cameroun : « Vous êtes le président du Cameroun et non de la Suisse ! » clamait un militant. Cette semaine, dans une lettre ouverte adressée au gouvernement, Christian Ntimbane, avocat et candidat à la présidentielle de 2025, a enjoint au gouvernement de dire : « s’il est en vacances, dites-le-lui. S’il est malade, dites-le-lui aussi. »
Guerre de succession
Face aux polémiques, et pour couper court aux « manœuvres de désinformation » l’annonçant « gravement malade voire passé de vie à trépas », la présidence a finalement publié un communiqué se voulant rassurant sur « l’excellent état de santé » du président. Il « travaille et vaque à ses occupations à Genève », selon la présidence, il « se porte bien et rejoindra le Cameroun dans les prochains jours ». Pas de quoi rassurer. Car dans le même temps, selon des rumeurs persistantes, certains pontes du régime se trouveraient aussi à Genève. Ce qui créé une certaine confusion. C’est le cas par exemple du président du Sénat, Marcel Niat Njifenji. Âgé de bientôt 90 ans, il est le deuxième personnage de l’État et est appelé à assurer l’intérim en cas de vacance du pouvoir présidentiel. Mais il serait selon la presse camerounaise hospitalisé aux Hôpitaux Universitaires de Genève !
En réalité rien est garanti dans ce moment charnière que traverse le Cameroun. Cela fait des années que se déroule sous les yeux des Camerounais une féroce bataille dans les coulisses du Palais d’Étoudi dans l’entourage présidentiel où plusieurs factions luttent déjà pour le pouvoir. Parmi elles, le clan de la puissante première dame et celui de Franck Biya, 53 ans, dont le nom circule pour prendre la succession.