Ils étaient plus de 85.000 dans les tribunes du Monumental, mardi 6 octobre 2026 dans la soirée. Il en manquait un. Jorge Messi n’a pas vu son fils dire adieu à l’Argentine. Il est mort le 8 août à Rosario, deux mois avant ce dernier match. Un quart de siècle plus tôt, c’est lui qui avait traversé l’océan avec un gamin de 13 ans trop petit pour son âge, parce que le FC Barcelone acceptait de payer le traitement de croissance que la famille ne pouvait plus financer. Ce gamin est devenu Lionel Messi. Quelques heures plus tôt, sur la route du stade, il pleurait déjà. Assis contre la vitre du bus qui quittait le centre d’entraînement portant son nom, le capitaine saluait les milliers de supporters massés le long du trajet, puis baissait la tête pour s’essuyer les yeux avec un mouchoir en papier. Il n’avait pas encore touché un ballon.
Les billets se sont arrachés.
Le 31 août, à 39 ans, Messi annonçait sa retraite internationale dans une lettre publiée sur ses réseaux sociaux. Il l’avait écrite le 21 juillet, deux jours après la finale de Coupe du monde perdue contre l’Espagne (1-0 après prolongation), puis avait attendu, son père étant malade. « Je me suis vidé, je n’ai plus rien à donner », y confiait-il. Il continue de jouer en club à l’Inter Miami. L’Albiceleste, elle, c’est fini. La Fédération argentine de football (AFA) a pourtant obtenu un dernier retour de son capitaine, le temps d’un match amical face au Bénin, pour qu’il reçoive enfin l’hommage de son peuple sur sa terre. Les billets se sont arrachés en moins de deux heures. L’AFA avait baptisé la soirée « le dernier tango du 10 ». Dans sa vidéo d’annonce, sur fond de bandonéon, elle expliquait que certaines danses ne peuvent se terminer qu’à la maison.
Le Monumental a ouvert ses portes à 16 heures, quatre heures avant le coup d’envoi. Dans les tribunes, des enfants floqués du numéro 10, des supporters en maillots des Coupes du monde passées, des familles entières venues voir une page se tourner. Les monuments de la capitale brillent en ciel et blanc. À Rosario, sa ville natale, un maillot géant floqué du 10 et du mot « Gracias » a été déployé au Monument au drapeau. Le même message recouvre la pelouse avant l’entrée des joueurs. Messi apparaît avec ses trois fils, Thiago, Mateo et Ciro. Le capitaine du Bénin, qui semble chercher ses mots, lui tend une statuette et une lettre. Puis vient l’accolade avec Cristian Romero, celui qui héritera du brassard.
La foule en liesse.
L’hymne national est interprété par Fabio Santana, ancien combattant de la guerre des Malouines. Les tribunes le reprennent à pleins poumons sous les feux d’artifice. Messi, ses enfants à ses côtés, ne retient plus ses larmes. À quelques mètres, Lionel Scaloni, le sélectionneur des sacres de 2021, 2022 et 2024, pleure aussi. À la 10e minute, l’arbitre chilien Fernando Véjar arrête le jeu. Plus de 85.000 personnes se lèvent d’un seul mouvement. Les feux d’artifice éclatent, son nom descend des quatre tribunes et, pendant de longues secondes, le football s’efface. Il ne reste qu’un homme au milieu d’un stade qui lui dit merci. La minute n’a rien d’un hasard. Le 10, c’est le numéro qu’il a rendu immortel.
Le match, lui, ressemble à un dernier cadeau. Messi frappe le corner du 1-0, repris par Nicolás Otamendi, son compagnon de dix-sept ans en sélection, qui fait lui aussi ses adieux. Il offre ensuite le 2-0 à Nico Paz, présenté comme l’un des héritiers possibles du numéro 10. Puis Agustín Giay est fauché dans la surface. Penalty. Personne ne discute. Messi pose le ballon et tout le stade se lève. Frappe croisée, 3-0. C’est son 126e but avec l’Argentine. Le dernier. Le « petit magicien » est acclamé par la foule en liesse. Ses coéquipiers se jettent sur lui et il disparaît sous une marée de maillots ciel et blanc. Son ultime ballon arrive dans le temps additionnel, sur un coup franc. Il le place, prend son élan, frappe. Le ballon ne rentre pas. Ce sera son dernier geste sous le maillot albiceleste.
Ce soir-là, chaque supporter du Monumental avait ses propres souvenirs. Ils sont tous remontés à la surface. Il y a d’abord ce 17 août 2005, à Budapest. Pour sa première sélection, face à la Hongrie, le gamin de 18 ans entre en jeu et se fait expulser quelques secondes plus tard. Il pleure dans le vestiaire. Personne n’imagine alors qu’il deviendra le joueur le plus capé de l’histoire de son pays. Il y a ce regard, en 2014, au Maracanã. Après la finale perdue contre l’Allemagne, Messi, sacré meilleur joueur du tournoi, passe devant le trophée de la Coupe du monde. Il le fixe sans pouvoir le toucher. Il y a 2016 et ce penalty manqué en finale de Copa América contre le Chili. Messi, assis seul sur le banc pendant que les Chiliens célèbrent. Le soir même, à 29 ans, il annonce qu’il quitte la sélection. Il reviendra sur sa décision quelques semaines plus tard.
Dans l’histoire de l’Albiceleste.
Puis cette finale contre la France, le 18 décembre à Lusail. Un 3-3 après prolongation, un doublé de Messi, l’arrêt d’Emiliano Martínez devant Kolo Muani à la dernière seconde, et le tir au but décisif de Gonzalo Montiel. Messi soulève enfin la Coupe du monde. Il l’embrasse comme s’il avait peur qu’on la lui reprenne.
Le coup de sifflet final ne vide pas le stade. Coéquipiers, adversaires et arbitre se pressent autour de Messi pour une dernière accolade. Puis le ciel prend le relais.
Au micro, après le match, les mots ont du mal à sortir. Sa première pensée n’est ni pour le football ni pour les trophées. « La première chose à laquelle je pense, c’est mon vieux. » Le petit garçon de Rosario qui avait traversé l’océan avec son père pour pouvoir grandir vient de faire ses adieux à son pays. Son père n’est pas là pour le voir. Il remercie ses coéquipiers et assure que tous ceux qui ont joué à ses côtés ont toujours tout donné. Puis il avoue ce que tout le stade ressent. « Ne plus venir sera une immense douleur. » Et il ajoute, les larmes aux yeux, cette phrase que personne n’avait envie d’entendre. « Je ne veux pas partir d’ici. » Il était entré dans l’histoire de l’Albiceleste par un carton rouge, à 18 ans, à Budapest. Il en sort sous l’ovation de 85.000 personnes, avec 208 sélections, 126 buts, une Coupe du monde, deux Copa América, une Finalissima et l’or olympique de Pékin. Longtemps après la fin du match, une bonne partie du public était encore là, les yeux rivés sur la pelouse. Mardi soir, à Buenos Aires, personne ne voulait être le premier à partir. Pas même lui.




