Côte d’Ivoire – Werewere Liking : « Il est important que les femmes aient plus de pouvoir »

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Surnommée « la reine-mère » au sein du village Ki-Yi, centre de formation et lieu de vie communautaire qu’elle a fondé en 1985 à Cocody, Werewere Liking, 72 ans, ne prend pas pour autant la jeunesse de haut. L’enthousiasme domine dans la voix de cette écrivaine, metteuse en scène, musicienne et figure spirituelle née au Cameroun, à Bondé, mais établie en Côte d’Ivoire depuis les années 1970, quand elle évoque l’initiative des Prouesses. Après avoir réédité Un Chant écarlate de Mariama Bâ, cette jeune maison d’édition française associative a entrepris de faire résonner à nouveau son chant-roman La Mémoire amputée, préfacé dans cette nouvelle version par l’écrivaine camerounaise Hemley Boum.

Un récit initiatique composé quinze ans avant la vague #Metoo pour briser l’amnésie et l’omerta collectives autour de l’histoire des femmes, leurs traumatismes physiques et psychologiques, souvent dus aux mains des hommes, et qui célèbre la sororité. « Un chant de résistance contre le silence et l’oubli », selon les mots de Hemley Boum.

« Je souhaite que les femmes forment de nouvelles équipes, qu’elles se soutiennent et essayent de conduire ensemble des projets différemment », lance-t-elle, réaffirmant son soutien aux « fillettes » Flora Boffy-Prache et Zoé Monti-Makouvia, les deux « sœurs » fondatrices des Prouesses. Est-ce ce vœu qui a présidé à sa décision de passer la main ? En septembre dernier, cette pionnière du théâtre rituel a cédé la direction artistique du village Ki-Yi à la chorégraphe franco-haïtienne Jenny Mezile. Sans toutefois abandonner la création, la transmission.

Jeune Afrique : La Mémoire amputée connaît aujourd’hui une nouvelle vie grâce à une jeune maison d’édition. Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?

Werewere Liking : J’étais impressionnée face à leur démarche. Surtout parce que ce sont des jeunes qui étaient peut-être ignorantes des faits qui m’ont inspirée [notamment la guerre d’indépendance au Cameroun], mais qui se sont passionnées autour du livre. Cela donne du courage, cela apporte un nouvel enthousiasme.

Il y a près de vingt ans, vous exploriez déjà des sujets tabous, comme l’inceste, la masculinité toxique, autour desquels la parole se libère aujourd’hui. A-t-on changé de paradigme ?

Aujourd’hui on parle de tout, mais surtout de ce qui permet de continuer l’assujettissement comme la politique ou les choses qui sont déjà minées. On ne peut donc aller nulle part, on tourne en rond. Il faudrait mener toute une réflexion qui aille chercher dans les savoirs scientifiques et spirituels perdus et dans les perspectives géopolitiques et géostratégiques. Le panafricanisme est un gros travail qui doit continuer à se faire de manière plus insistante, qui doit être davantage à la portée de la jeunesse pour qu’on ne perde pas ce qui est essentiel, c’est-à-dire l’humain d’abord.

Vous avez souvent exprimé votre méfiance vis-à-vis du monde politique. Votre position a-t-elle évoluée ?

Les politiques qui sont en place aujourd’hui en Afrique, surtout en Afrique francophone, ne sont pas des politiciens libres, ils sont tenus « par le cou et par les couilles », comme on dit ici vulgairement. Ils ne peuvent pas bouger, ils sont tétanisés par une machine extrêmement puissante élaborée sur le long terme. On ne peut pas se passer de politique, puisque c’est ça qui tient le monde. Mais celle-ci doit s’appuyer sur ce que font les humains et non pas le contraire. On veut nous transformer en êtres hybrides qui ne savent même plus qui ils sont, quels sont les éléments fondamentaux de leur nature.

Dans ce roman, vous épinglez les hommes qui « s’entredéchirent pour des bribes d’apparences d’un pouvoir sans conscience divine, un pouvoir pire que celui de la jungle ». L’accession des femmes au pouvoir est-elle la solution ?

Les femmes au pouvoir de manière exclusive non, mais elles doivent être associées à tout ce qui concerne la survie et le développement de l’humain, parce que c’est nous qui le portons dans nos ventres pendant neuf mois alors que le père dépose « ça » en une seconde. Il me semble que c’est important que les femmes aient de plus en plus de savoir et de pouvoir pour permettre d’obtenir des décisions qui privilégient la vie. Pour avoir des décisions plus humanistes, plus matures, plus raisonnables.

Pourquoi avoir choisi de passer la main dans votre village de Ki-Yi ?

Il y a beaucoup de changements dans le village, ça devient énorme pour une seule personne. Il faut passer la main pour certaines choses, on ne doit jamais penser qu’on est le ou la seule à pouvoir agir, il faut transmettre. J’ai donc cédé la direction artistique et la direction de la programmation des espaces à une femme beaucoup plus jeune que moi qui a encore toute sa passion et toute sa foi. C’est une artiste pluridisciplinaire, comme moi, qui essaye de privilégier les valeurs de notre ancestralité pour nourrir notre jeunesse avec quelque chose de spirituel, qui correspond à notre part de vérité.

Le renouveau de la culture en Afrique passe-t-il forcément par un retour aux sources ?

Un recours aux sources ! Le retour peut être perçu par des personnes d’une certaine mauvaise foi comme une volonté de stagnation ou de recul, de repli alors qu’il ne s’agit pas de cela. Je peux faire appel à quelque chose qui vient du passé sans être obligé de faire un demi-tour.

Avez-vous de nouveaux projets ?

Je continue la formation spirituelle, et je suis désormais à la tête du domaine des arts et cultures de l’Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et des diasporas africaines (ASCAD). Ça me demande beaucoup de travail.

Je fais aussi du chant et de la danse thérapie. Musique, chorégraphie, théâtre… Je prépare de nouvelles approches pour pouvoir donner des outils d’expression plus subtils à notre jeunesse. Je travaille de plus en plus à préparer demain.

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