L’Afrique est engagée depuis une décennie sur le chemin de l’Intelligence artificielle. De nombreux pays exploitent déjà ses immenses capacités en matière d’agriculture, de santé, d’éducation, d’énergie et d’environnement, de gestion des services publics. La Chine de son côté développe son expertise dans l’IA à un rythme tel que le quotidien économique français « Les Echos » parle en ce début d’année 2026 de « déferlante chinoise ». Partenaires de longue date, la Chine et l’Afrique voient donc s’ouvrir un nouvel espace de coopération qui va modeler l’avenir.
L’intelligence artificielle, au cœur de tout
L’Intelligence artificielle (IA) est l’ensemble des systèmes informatiques capables d’effectuer des tâches en recréant un équivalent technologique à l’intelligence humaine : apprendre, raisonner, résoudre des problèmes, prendre des décisions…
L’IA n’est pas une technologie à part. Elle s’intègre dans tous les outils existants (cloud computing, calculs mathématiques, reconnaissance vocale, création d’images). On notera en particulier son association féconde avec l’Internet des Objets (IoT). Autrefois, l’IoT permettait de collecter des données à partir de capteurs. Aujourd’hui, l’intégration de l’IA fait que les objets connectés analysent les données, en déduisent des solutions et agissent de façon autonome. Cette synergie est déjà visible dans les bâtiments intelligents, les villes connectées, les soins de santé individualisés, les chaînes de production automatisées, l’agriculture de précision qui augmente les rendements.
Autant de secteurs où l’Afrique peut trouver des opportunités pour répondre aux défis qui sont face à elle. L’IA est un domaine où elle peut espérer bénéficier de ce qu’on appelle le « leap frogging » : sauter des étapes de développement en adoptant tout de suite les innovations les plus récentes, rattrapant ainsi leur retard sur des économies de pays partis plus tôt mais avec des technologies plus anciennes.
Un chemin ouvert il y a une dizaine d’années
Dès 2017, des communautés d’experts se sont créés au sein d’universités et d’unités de recherche pour fédérer les études sur l’IA, rapprocher scientifiques, industriels et pouvoirs publics africains. Le mouvement “Deep Learning Indaba”, lancé par des universités sud-africaines, a par exemple organisé chaque année une conférence rassemblant de plus en plus de participants. La prochaine se tiendra à l’été 2026 au Nigéria avec des représentants de 45 pays.
Certaines communautés se sont attachées à des domaines spécifiques, comme GeoAI-Africa qui s’est concentré sur les questions du climat et de l’environnement à partir des données spatiales.
D’autres encore, comme la communauté Masakhane, se sont appliqués à intégrer les langues locales, tellement importantes en Afrique, dans les outils de l’IA. Rassemblant 30 pays africains, Masakhane travaille au développement du « Traitement automatique du langage naturel » (NLP : natural language processing) qui implique la linguistique, l’informatique et l’intelligence artificielle.
La « déclaration africaine sur l’Intelligence artificielle »
Au fil des années, les États africains se sont de plus en plus engagés. L’Afrique du Sud dispose d’une cinquantaine de centres de données IA, le Kenya et le Nigeria d’une vingtaine chacun. L’Angola, le Ghana, la Tanzanie et d’autres ont suivi. En Afrique du Nord, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie ont investi le domaine.
Ce cheminement a débouché en avril 2025 sur un sommet à Kigali, au Rwanda, réunissant 54 États. Il a adopté la « Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle » , en ligne avec l’agenda 2063 de l’Union africaine.
Son préambule affirme « le potentiel transformateur de l’IA » et insiste sur plusieurs points : « La souveraineté, l’inclusivité, et la diversité dans la conception et le déploiement de l’IA africaine devraient bénéficier à toutes les communautés africaines et refléter les priorités stratégiques, les valeurs partagées, et les divers contextes culturels de l’Afrique », ainsi qu’« un Fonds Africain pour l’IA de 60 milliards de dollars sera créé, mobilisant des capitaux publics, privés, et philanthropiques ».
Les grands domaines d’applications de l’IA
Il n’y a pas de limites à l’application de l’Intelligence artificielle. Mentionnons quelques-uns des secteurs les plus intéressants compte-tenu des défis de l’Afrique.
Agriculture et environnement
People’s Daily a déjà évoqué dans un article comment les réseaux de satellites pouvaient aider les agriculteurs en les alertant sur les intempéries à venir et les menaces de parasites, en les aidant à irriguer et labourer les sols de façon très précise pour améliorer leurs rendements. Avec l’intelligence artificielle, ces données peuvent être traitées de plus en plus finement. L’IA permet aussi bien d’autres services, dans les trois opérations qui préoccupent le plus un agriculteur : la viabilité de son projet, son financement, l’accès au marché.
Pour le business plan, des plateformes proposent déjà des projets clé en main, comme Agrix-Tech au Cameroun. Il faut pour cela enregistrer des données de terrain : la taille de l’exploitation, l’analyse de la composition de la terre, son acidité, les performances antérieures de l’exploitation, etc…
Avec le business plan, la plateforme va aider à solliciter un crédit auprès d’une banque et assurer la mise en contact.
A l’autre bout de la chaîne, la plateforme va proposer des méthodes pour la mise en vente du produit en assurant les meilleures voies d’accès au marché et aux acheteurs professionnels. L’IA permet de communiquer une prévision des prix, d’alerter en temps réel quand une opportunité se présente, d’accéder à des logisticiens. C’est ce qu’ont engagé FassiAgro au Cameroun ou d’AgroCenta au Ghana.
De multiples applications existent aussi en matière environnementale : suivi de la déforestation, gestion de l’eau, prédiction des sécheresses, protection de la biodiversité grâce à des caméras intelligentes pour suivre les déplacements de la faune
Santé
Dans un continent qui signale plus de 160 épidémies chaque année, la détection précoce est un élément essentiel. Les Centres africains pour le contrôle et la prévention des maladies (Africa CDC), ont beaucoup amélioré grâce à l’IA l’identification et la surveillance des agents pathogènes.
La revue Nature a relevé que « lors de l’épidémie d’Ebola qui a sévi en RDC entre 2018 et 2020, les chercheurs ont utilisé des modèles basés sur l’IA pour anticiper la propagation du virus à partir des données de mobilité et de contact, ce qui a permis une meilleure allocation des ressources dans les zones à haut risque ». « Au Ghana, poursuit Nature, le Noguchi Memorial Institute for Medical Research a testé un modèle combinant les précipitations, la végétation et la densité de population pour prédire les foyers de paludisme, ce qui a permis des interventions plus ciblées.
Après le lancement des conférences Deep Learning Indaba, de nombreuses start-ups ont travaillé sur des programmes spécifiques, souvent originaux et très avancés. Par exemple, la startup nigériane Ubenwa analyse les cris des nouveau-nés pour détecter l’asphyxie. Aviro Health (Afrique du Sud) utilise l’IA pour le suivi des patients VIH tandis que d’autres start-ups ont développé des modèles de détection de la tuberculose sur radiographies pulmonaires.
Éducation et formation
Nous avons dans un précédent article insisté sur l’importance dans les coopérations entre la Chine et l’Afrique des programmes relatifs à la formation.
L’IA apporte dans ce secteur des capacités nouvelles en matière d’études linguistiques, de traduction automatique, de reconnaissance vocale. Ces applications apportent en outre un « plus » considérable à l’accessibilité aux langues locales africaines, qui sont estimés à plus de 2000.
Beaucoup de ces langues sont principalement parlées, et il y a donc un manque de textes écrits pour entraîner l’IA. La plupart des outils d’IA, sont entraînés sur des textes en anglais ou dans d’autres langues européennes et chinoises. Les outils IA sont inaccessibles à des millions de personnes en Afrique.
Une initiative, appelée « African Next Voices », a été lancée au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud. Elle rassemble linguistes et informaticiens pour créer des jeux de données dans 18 langues africaines. En deux ans, près de 10 000 heures de discours dans des contextes quotidiens liés à l’agriculture, à la santé et à l’éducation, ont été enregistrées.
L’Afrique à la recherche de coopérations
Si les progrès sont indéniables, certains pays africains connaissent des difficultés avec les conditions qui assurent la croissance de l’IA : des communications et ressources informatiques solides, des programmateurs aguerris et des réseaux électriques fiables.
En outre, comme le relève la revue Nature, « de nombreux modèles d’IA importés échouent parce qu’ils sont entraînés à partir de données qui ne reflètent pas les réalités africaines (…). Les modèles fondamentaux excluent souvent les langues et les contextes africains (…) Les agences de santé publique et les instituts de recherche doivent investir non seulement dans la technologie elle-même, mais aussi dans la mise en place des infrastructures, des talents et des politiques qui permettent à l’IA de fonctionner dans le contexte africain ».
Au moment du sommet de Kigali qui a abouti à la « Déclaration africaine sur l’Intelligence artificielle », les thèmes de la souveraineté, de l’éthique et de l’innovation inclusive ont émergé. Le portail “Further Africa” a noté qu’ils étaient “tout à fait en phase avec les positions de la Chine pour la gouvernance mondiale de l’IA et le développement des capacités chinoises dans ce secteur ».
En juillet 2025, sous l’impulsion du président Xi Jinping, la Chine a lancé une « Initiative pour la gouvernance mondiale de l’IA » (GAIGI) qui va dans le même sens que les orientations africaines.
Les grands acteurs chinois de l’IA
Le 5 janvier 2026, le quotidien économique français, Les Échos, a consacré plusieurs articles à « la grande déferlante chinoise » dans le domaine de l’intelligence artificielle.
« Près d’un an après la sortie du modèle R1 de DeepSeek, la Chine ne s’est jamais aussi bien portée dans le secteur de l’intelligence artificielle. Dans l’open source, la robotique et les semi-conducteurs, Beijing a massivement investi de sorte que les innovations se multiplient et que les technologies chinoises se rendent peu à peu indispensables », note le quotidien, qui ajoute : « dans la sphère open source, les grands modèles chinois surpassent largement le reste du monde, portés par DeepSeek et Alibaba. Si elle n’a pas accès aux puces les plus avancées, la Chine investit massivement pour gagner la course à l’IA à moindre coût »
Elle a pour cela trois grands acteurs, la jeune Deep Seek, Alibaba et son IA Qwen, et le géant mondial Huawei présent dans une myriade de grandes infrastructures africaines.
Deep Seek
Il y a tout juste un an, en janvier 2025, une start-up chinoise, DeepSeek, a fait irruption sur les marchés de l’intelligence artificielle avec un nouveau modèle d’IA générative open source. En quelques heures, Deep Seek a fait perdre 1 000 milliards de dollars de valeur sur les marchés financiers mondiaux, en poussant à la baisse les géants américains de l’IA et les producteurs de semi-conducteurs. Ce choc était notamment dû au fait que DeepSeek s’est développé à une fraction du coût par rapport à ses homologues américains : environ 6 milliards de dollars, en utilisant seulement 2000 puces Nvidia, là où ses concurrents en utilisent plus de 16 000. Pour une qualité égale, le modèle chinois stocke peu de données ce qui réduit sa consommation en électricité.
Il se distingue en outre par son approche open-source et sa gratuité totale pour les utilisateurs. Il est disponible via le web et les applications mobiles. Il est donc accessible depuis l’Afrique même s’il ne s’est pas encore implanté physiquement sur le continent.
Alibaba
Alibaba et son Intelligence artificielle Qwen ont une présence croissante en Afrique, principalement via son cloud. Alibaba Cloud possède des centres de données en Afrique du Sud et a annoncé son intention d’en ouvrir d’autres, notamment au Nigeria. Sur ses plateformes, Alibaba propose des services de calcul intensif, de stockage et d’interfaces d’IA, permettant aux entreprises et développeurs locaux d’accéder à ses modèles. Même si Qwen lui-même n’a pas d’activité autonome, ses capacités sont potentiellement intégrées dans des solutions déployées en Afrique via Alibaba Cloud et ses partenaires.
Qwen, dans ses versions variées, est lui aussi disponible gratuitement en open source. Cela permet aux chercheurs, startups et ingénieurs africains de télécharger et utiliser le modèle localement, sans passer par Alibaba Cloud.
Alibaba Cloud collabore avec des gouvernements, universités et hubs technologiques en Afrique via son programme « Alibaba Cloud Academy » et des « AI Hackathons » pour former aux technologies cloud et IA. Via des événements comme « Africa’s Business Heroes » (concours de startups sponsorisé par la fondation Alibaba), l’écosystème Alibaba promeut l’adoption de ses technologies.
Huawei
La présence de Huawei en Afrique est très ancienne -plus de 25 ans- et massive. Son métier historique a été la fourniture de réseaux de télécommunication aux opérateurs. L’entreprise géante, qui est déployée dans plus de 170 pays dans le monde, a ensuite élargi son marché à la fourniture de matériel et de services aux réseaux informatiques des entreprises, puis aux consommateurs individuels (ses smartphones sont très populaires). Elle fournit des centres de données, des solutions « cloud », des équipements « smart city » et même des câbles sous-marins.
Cette présence offre à Huawei des canaux de déploiement immense et une relation de confiance avec les gouvernements et les opérateurs, ce qui est un avantage clé pour introduire ses solutions d’IA.
Contrairement à Alibaba (Qwen) ou à DeepSeek, Huawei ne mise pas (pour l’instant) sur un chatbot public et gratuit grand viral. Sa stratégie est B2B (Business-to-Business) et infrastructurelle.
Elle a développé ce qu’elle appelle des Pangu Models ultra-spécialisés pour l’industrie. Il y a des Pangu-Weather (météo), des Pangu-Mine (optimisation des mines, secteurs clés en Afrique, des Pangu-Finance et des Pangu-Government (solutions pour la finance et les services publics). Ce n’est pas une IA grand public comme ChatGPT, mais une IA embarquée dans les infrastructures.
Si vous êtes un ministère, un opérateur télécoms ou une grande mine, vous rencontrerez Huawei. Si vous êtes un développeur individuel ou une startup, vous serez plus susceptible d’expérimenter avec l’open source de Qwen (Alibaba) ou DeepSeek sur votre propre machine.
Ce positionnement de Huawei s’accompagne d’un effort massif en matière de formation : le groupe a mis en place des programmes « ICT Academy » dans des centaines d’universités et le programme « Seeds for the Future » pour former des dizaines de milliers d’étudiants africains.




