Kenya: La Création d’un Centre de Quarantaine pour Américains Passe Mal

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L’aménagement au Kenya, à la demande des États-Unis, d’un centre de quarantaine pouvant accueillir des ressortissants américains potentiellement exposés au virus Ebola indigne la population locale.

D’importantes manifestations sont survenues en début de semaine dans la ville de Nanyuki à proximité de la base militaire où le centre en question est en voie d’être construit. Deux personnes ont été tuées à la suite d’une réponse musclée des autorités.

Plusieurs participants ont dit craindre l’arrivée dans le pays d’une espèce virulente du virus Ebola, appelée Bundibugyo, pour laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement spécifique. Ce variant est à l’origine de centaines de cas en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda dans le dernier mois.

Un syndicat kényan regroupant médecins, pharmaciens et dentistes a dénoncé l’idée du centre, estimant qu’il n’était pas question de laisser l’administration américaine traiter le Kenya comme une sorte de « colonie » pour quarantaine.

« Si c’est trop dangereux pour les États-Unis, c’est trop dangereux pour le Kenya », ont-ils noté.

Une organisation de la société civile, le Katiba Institute, a saisi les tribunaux pour bloquer l’initiative. Une ordonnance visant à suspendre temporairement les travaux a été émise, mais les vols transportant du matériel et du personnel médical destinés au projet ont continué de plus belle, selon le quotidien The Nation.

Le président kényan, William Ruto, a déclaré jeudi qu’il aurait été malvenu de rejeter la demande américaine alors que les États-Unis sont un partenaire de longue date de son pays.

Il a précisé que l’administration du président Donald Trump entendait contribuer à hauteur de près de 20 millions de dollars à la préparation sanitaire du Kenya contre la fièvre Ebola, qui comprend l’aménagement d’une vingtaine de centres de prise en charge en plus de celui prévu sur la base militaire.

Aucun cas n’a été signalé jusqu’à maintenant dans le pays. Le cœur de l’épidémie actuelle, qui a fait plus de 80 morts, selon l’Organisation mondiale de la santé, se trouve en Ituri, dans l’est de la RDC.

La semaine dernière, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a indiqué à l’appui de la demande américaine que son pays ne permettrait pas que « des cas d’Ebola » passent sa frontière.

« Deux poids deux mesures »

François Audet, qui chapeaute l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires, de l’Université du Québec à Montréal, note que l’aménagement d’un centre de quarantaine pour des ressortissants américains reflète une politique de « deux poids deux mesures ».

« Les États-Unis semblent suggérer que le risque pour la vie de Kényans est moins grave que celui qu’encourraient » des Américains en cas de rapatriement de personnes infectées au pays, relève l’analyste.

La pratique habituelle en ce qui a trait aux travailleurs humanitaires étrangers déployés dans ce type de crise est de les rapatrier dans leur pays s’ils sont infectés, note M. Audet.

Le virus Ebola se transmet par contact avec les liquides biologiques d’une personne infectée, et non par voie respiratoire, ce qui réduit nettement les risques de propagation dans des pays dotés d’infrastructures sanitaires appropriées.

Joanne Liu, qui avait visité à titre de présidente de Médecins sans frontières (MSF) plusieurs cliniques traitant des victimes de la fièvre Ebola lors d’une épidémie précédente centrée sur la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia, espère que le Canada ne suivra pas l’exemple américain et facilitera le rapatriement de travailleurs humanitaires infectés, le cas échéant.

Le pays dispose du savoir-faire et des installations requises pour traiter des cas de cette nature en isolement, dit-elle.

La Dre Liu relate qu’un centre avait été aménagé pour les travailleurs de la santé en Sierra Leone à l’époque de l’épidémie de 2014-2016 sans susciter de controverse. Il accueillait cependant des travailleurs locaux et internationaux et comprenait des lits pour la population générale.

Des restrictions injustifiées

Joanne Liu estime que la décision récente du gouvernement canadien d’interdire l’entrée au pays de ressortissants de la RDC et de l’Ouganda n’est pas justifiée scientifiquement et vise à rassurer la population en exagérant au passage le risque de propagation.

La peur suscitée par le virus avait compliqué lors de la précédente épidémie l’évacuation d’un employé de MSF parce qu’un pays avait refusé que l’appareil utilise son espace aérien. « Ils craignaient que l’avion soit contraint de se poser en raison d’un bris mécanique », note-t-elle.

M. Audet note que les restrictions mises de l’avant par le Canada sont de nature à compliquer le recrutement de travailleurs humanitaires pour lutter contre l’Ebola puisqu’elles créent de l’incertitude quant à leur retour éventuel au pays.

MSF, qui est engagé activement dans la lutte contre l’épidémie en cours, entend procéder « au cas par cas » s’il faut décider de rapatrier un employé infecté. L’état de santé du patient, la disponibilité de traitements ou d’installations d’isolement à proximité ainsi que les difficultés logistiques à surmonter seront considérées, indique une porte-parole.

L’organisation continue pour l’heure d’intensifier ses efforts sur le terrain pour augmenter sa capacité de prise en charge et sensibiliser les communautés à risque sur la marche à suivre pour se protéger.

Mme Liu note que la communauté internationale doit se mobiliser pour venir en aide aux Congolais et aux Ougandais touchés. C’est aussi, dit-elle, la meilleure façon d’empêcher la propagation du virus à d’autres pays.

SourceLa Presse
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